L'Aventure Apple



Chronologies : 1981 - 1984



    Les recherches du PARC

Pendant qu'IBM prépare son PC, Apple a d'autre idées en tête, qui pourrait bien faire d'elle l'entreprise la plus importante de la micro-informatique.

A Palo-Alto, en Californie, se trouvait le PARC (Palo-Alto Research Center), le centre de recherche de Xerox. Les informaticiens pouvaient y passer quelques années pour poursuivre leurs recherches, sans obligations de résultats. Et des idées révolutionnaires y germaient, sans que ses dirigeants ne puissent en saisir toute la portée. Ils ne pensaient pas que le public était avide de nouveautés.

L'un des grands noms du PARC était Alan Kay. Celui-ci voulait rendre l'informatique plus accessible, avec un ordinateur à 5.000 francs suffisamment réduit pour tenir dans une mallette, sans rien perdre de la puissance des ordinateurs grands comme un gymnase... Son rêve s'appelait Dynabook. En 1967, il commença la réalisation du FLEX, un autre ordinateur, capable d'afficher des fenêtres, et possédant un affichage très fin. C'est après cette réalisation qu'il rejoignit le PARC. En 1971, une douzaine de chercheurs du PARC, (dont Larry Tesler, ingénieur logiciel) dirigés par Kay, constituèrent le Learning Research Group, dont l'un des premiers projets visait à créer un langage de programmation, Small Talk, destiné à produire un ordinateur à graphique fin, avec une souris ou un autre dispositif de pointage, et surtout facile à utiliser. Small Talk fut effectivement utilisé dans l'Alto, un ordinateur de Xerox, qui était la version PARC du système imaginé par Douglas Englebart, chercheur au Stanford Research Institute. Englebart avait surtout travaillé sur un "indicateur de la position X-Y pour un système d'affichage". C'est lui qui inventa la souris au cours de ses recherches sur l'automatisation du bureau, et en déposa le brevet en 1964. Mais l'Alto possédait d'autres nouveautés : un écran graphique haute précision, la fameuse souris, et le réseau local Ethernet qui permettait à tous les Altos connectés de partager les mêmes ressources.

L'Alto avait aussi amené une amélioration fondamentale, qui sera à l'origine des principes de fonctionnement du Macintosh, puis des systèmes UNIX, de Windows ou de NeXT-Step. Avant, pour utiliser l'ordinateur d'Englebart, il fallait connaître une foule de commandes abrégées. Par exemple, pour supprimer un mot, l'utilisateur devait taper une commande, pointer sur le mot avec la souris, puis en presser le bouton pour valider la commande. Larry Tesler décida qu'il fallait inverser l'ordre des choses : pointer sur le mot d'abord, ce qui déclencherait l'affichage de la liste des commandes possibles. Cette procédure "sélection puis action" est au centre de la philosophie du Macintosh.

Un deuxième élément très important dans l'Alto était la finesse de l'affichage. Celle-ci permettait à l'Alto de montrer à l'écran l'aspect qu'aurait le document une fois imprimé. Le concept WYSIWYG (what you see is what you get) était né. Cette finesse d'affichage permettait également la présence à l'écran de petits pictogrammes, ou icônes, qui représentaient des objets du monde réel : feuille de papier, dossier, crayons... Ces métaphores graphiques rendaient l'utilisation de l'ordinateur plus facile, car elles permettaient de remplacer les concepts peu familiers des systèmes non-graphiques (tous ceux de l'époque) par des concepts familiers.

 

La naissance du Lisa

Apple développait alors deux prototypes : le Lisa et le Macintosh. Les deux projets faisaient partie de la gamme Apple, et ne signifiaient pas la mort de la gamme Apple II : lui succédèrent l'Apple II+, L'Apple IIe, puis l'Apple IIc, le dernier fut l'Apple IIgs, bien après la sortie des successeurs du premier Macintosh. Les nouveaux Apple ne portèrent pas le nom d'Apple III, pour éviter de rappeler de trop mauvais souvenirs aux utilisateurs... Le Macintosh et le Lisa s'inspiraient des recherches entreprises au PARC, la réalisation du premier étant soutenue par Steve Jobs, et la deuxième par Raskin. Steve Jobs travaillait donc sur les plans du Lisa, mais sans vouloir visiter les laboratoire du PARC, très confiant dans les capacités novatrices d'Apple. En décembre 1979, les deux prototypes du Lisa, certes bien pratiques mais totalement dénués d'imagination, ne satisfaisaient toujours pas Jobs.

C'est à ce moment qu'intervint l'entrée en bourse d'Apple, le 12 décembre 1980, chaque action coûtant 22 $. Apple n'avait jusqu'alors donné d'actions ou de parts qu'à ses employés. Les 4,6 millions d'actions sont vendues en quelques minutes ! L'entrée en bourse, faisant augmenter le capital total d'Apple de 100 millions de dollars, transforma, du jour au lendemain, des douzaines d'employés d'Apple - la plupart âgés de moins de 30 ans - en millionnaires. Les porsches et autres voitures de luxe envahirent les parkings de la société. Un employé eut même la bonne idée de se faire fabriquer pour sa voiture une plaque d'immatriculation arborant un "Merci Apple !"... Mais cette entrée en bourse ne manqua pas de créer quelques dissensions entre les employés d'Apple, car certains avaient profité de l'occasion pour racheter des parts à très bas prix à leurs collègues, empochant des millions de dollars, pendant que certains autres, ayant donné leurs parts sans réfléchir, se retrouvaient alors avec leur salaire normal, sans profiter de l'augmentation de capital d'Apple.

Cette rapide extension avait conduit Apple à engager du personnel supplémentaire. L'entreprise commençait même à se soucier de sa sécurité : les employés n'étaient plus admis que sur présentation de leur badge, à l'entrée de tous les batiments d'Apple. Une partie du personnel avait été engagée un peu rapidement : Apple dut licencier une quarantaine d'ingénieurs, le 25 février 1981 : le "black Wednesday". Hormis cet incident, l'optimisme était général chez Apple : l'avenir était prometteur. Steve Jobs fit d'une pierre deux coups : il fit acheter à Xerox un million de dollars d'actions Apple, et Xerox acceptait de lever le voile sur ses recherches. La presse avait en effet rapporté qu'il se concevait de grandes choses au PARC, et Jobs décida d'aller voir ça de plus près... Il se rendit donc au PARC, accompagné par Bill Atkinson (un spécialiste du graphisme chez Apple, futur créateur d'HyperCard), et de plusieurs membres de l'équipe Lisa. Au même moment, en Europe, Apple ouvrait ses premiers quartiers généraux, à Paris et à Slough (en Angleterre).

La personne chargée de faire visiter le laboratoire à l'équipe d'Apple, Adele Goldberg, déclara quelques années après qu'elle avait refusé d'effectuer cette démonstration à moins d'y être obligée. Elle avait prévenu ses supérieurs qu'ils étaient en train de jeter par la fenêtre l'avancée technologique la plus importante de la décennie. Elle effectua pourtant la démonstration, contrainte et forcée, et l'équipe d'Apple fut réellement impressionnée. Ils adorèrent les icones et la souris, avec laquelle on peut donner des ordres. Jobs décida qu'Apple construirait l'Alto du peuple.

Quelques mois plus tard, 20 employés de Xerox travaillaient chez Apple, parmi les 200 informaticiens composant l'équipe Lisa. Dans ce groupe se trouvait Bill Atkinson, qui réalisa toutes les routines graphiques du Lisa, base de toutes les capacités d'affichage de l'ordinateur.

 

La naissance du Macintosh

Raskin, arrivé chez Apple en 1977, rêvait d'un ordinateur "électroménager", d'une boite toute simple, sans câbles, sans cartes d'extension, sans commandes compliquées, avec seulement un simple interrupteur. Il reçu la direction du groupe Macintosh, du nom d'une variété de pommes, la McIntosh, volontairement déformé pour éviter les violations de la marque déposée (une entreprise d'électronique avait déjà déposé la marque McIntosh)...

Vers Noël 1980, Apple disposait d'un circuit compact, basé sur le 68000, et qui tournait deux fois plus vite que celui du Lisa. Raskin voulait que l'encombrement au sol du Macintosh ne dépasse pas celui d'un annuaire téléphonique, ce qui devait mener à une élévation verticale encore inconnue.

Bien entendu, l'interface utilisateur s'inspirait des travaux effectués au PARC, mais Raskin entretenait des relations avec beaucoup de chercheurs de Xerox, et pouvait ainsi développer un concept s'inspirant de recherches qui duraient depuis plusieurs années, et s'assurer de faire les meilleurs choix technologiques. Les routines graphiques du Lisa furent adaptées pour le Macintosh. La structure très fermée du Mac devait permettre aux utilisateurs d'être assurés que les logiciels qu'ils achèteraient fonctionneraient sans problèmes, car il n'y aurait pas de conflits de configurations. Cet argument n'était pas sans valeur, mais, en fin de compte, ce fut un boulet que dû traîner le Mac pendant toutes ses premières années.

 

La courte vie du Lisa... et la gloire du Macintosh

Les deux machines, Lisa et Macintosh, devaient être lancées en même temps, mais le projet Macintosh avait deux ans de retard.

L'équipe Lisa n'avait jamais vraiment pu travailler avec Steve Jobs, trop autoritaire et voulant tout contrôler. A la fin de l'année 1980, Markkula et Scott, du conseil de direction d'Apple, finirent par l'évincer du projet Lisa. Même s'il laissait derrière lui une empreinte bien visible dans la conception du Lisa (forme des icônes, esthétique, etc...), le projet continua sans lui. Toujours à la recherche d'un nouveau "joujou", Jobs entra dans l'équipe Macintosh. Il décide alors d'en faire un Lisa plus simple et parie 5000 dollars que le Mac sera prêt avant le Lisa... Lui et Raskin ne s'étaient jamais très bien entendus : Steve Jobs finit par prendre le dessus, privant Raskin de tout pouvoir de décision, et celui-ci quitta la société, abandonnant son invention dont Steve Jobs allait revendiquer seul la paternité.

Jobs commença alors à changer l'équipe Macintosh. Dans l'équipe Lisa, la bureaucratie imposée par des informaticiens venant d'autres grandes entreprises (comme Hewlett-Packard) l'avait fait ployer, et il désirait faire revivre au sein de l'équipe Macintosh l'ancien esprit d'Apple. Certains critiquèrent cette attitude qu'ils considéraient comme un fantasme de retour aux sources, mais Steve Jobs réussit à réunir autour de lui une équipe plus habituée à ce style. Hertzfeld (de l'équipe Apple II) et Smith (un autodidacte faisant preuve d'une grande dévotion envers Apple) furent rappelés dans cette équipe, à part dans le monde Apple. On les voyait arriver le matin pieds nus, écouter du rock "hurler dans des haut-parleurs stéréo de deux mètres de haut", ou s'amuser à faire déambuler dans les couloirs un petit robot-jouet, jouant au ping-pong ou tapant sur un piano pendant les courtes pauses qu'ils s'accordaient dans des journées de 16 heures. Sur le toit du bâtiment du groupe Macintosh, un drapeau pirate flottait...

Pendant ce temps, IBM a terminé la mise au point de son PC. En août 1981, Apple fait paraître une publicité dans le Wall Street Journal, sous le titre "Welcome, IBM. Seriously", pour accueillir IBM et en même temps rappeller qu'elle était là avant.

En attendant la sortie des nouveaux projets d'Apple, les cloneurs s'activent partout dans le monde pour produire des ordinateurs compatibles avec l'Apple II, mais sans avoir reçu d'autorisation de la part d'Apple. C'est ainsi qu'en aout 1982, Apple annonce que les douanes américaines saisiront et détruiront tous les clones d'Apple II.

En janvier 1983, Apple présenta enfin le Lisa, mais, à cause de la volonté d'Apple de l'accompagner d'un maximum de gadgets et d'un ensemble cohérent d'applications, le prix en fut fixé à 10.000 $ au lieu des 2.000 initialement prévu. Il faut dire que Steve Jobs avait insisté pour qu'on y inclut un disque dur Profile, à densité fixe et vitesse variable, qui coûtait 5.000 $ à lui tout-seul... Bien sûr, les applaudissements ne manquèrent pas, Steve Jobs faisant par exemple la une du magazine Fortune, mais les financiers d'Apple firent la grimace, le Lisa se vendit mal et n'intéressa que quelques rares développeurs. La carte réseau, indisponible lors de la sortie du Lisa, et le logiciel de traitement de textes fourni, LisaWrite, inférieur à ceux qui étaient proposés avec l'IBM-PC, ne firent qu'augmenter les difficultés à vendre la machine : Apple ne réussit à en vendre que 11.000, soit 6 fois moins que l'Apple III, qui était lui-même déjà un échec commercial... Le même mois, Apple présenta l'Apple IIe, qui connaitra un succès plus grand que le Lisa. Il est vrai que le marché de l'Apple II ne faiblissait pas : la machine avait toutes les qualités de son aîné, tout en étant plus rapide. Ne reprenant pas le nom de l'Apple III, la machine bénéficiait de la réputation de la gamme Apple II. L'Apple IIe deviendra même la machine la plus utilisée en milieu scolaire dans le monde entier.

Comme si l'échec du Lisa et les retards du Macintosh ne suffisaient pas, une réorganisation importante eut lieu au sein de la société : Markulla, le patron d'Apple, démissionna, et le conseil d'administration dut trouver un nouveau président pour la société. Les membres du conseil choisirent alors John Sculley, président de Pepsi-Co et très bien considéré par les milieux financiers. Il refusa tout d'abord, peu intéressé par la vente d'ordinateurs, mais ce qui le fit changer d'avis fut une question que lui posa Steve Jobs : "Voulez-vous continuer à vendre de l'eau sucrée toute votre vie, ou voulez-vous venir avec moi pour changer le monde ?".

Les troupes de Steve Jobs avaient à faire face à des problèmes aussi important que ceux auxquels avait du faire face l'équipe Lisa. Pour minimiser le coût de cet ordinateur, ses concepteurs ne l'avaient doté que de 128 Ko de mémoire, soit 8 fois moins que pour le Lisa. Le Macintosh devait pourtant être aussi performant. Jobs avait recruté Bill Atkinson, du groupe Lisa, pour reprogrammer QuickDraw, base de l'affichage graphique du Lisa et du Macintosh, et en fournir une version beaucoup plus compacte. Atkinson mit plus de deux ans pour réaliser cette tâche pratiquement impossible, et il réussit à réduire au septième le code QuickDraw, passant de 160.000 à 24.000 octets.

Dans le même temps, d'autres programmeurs accomplissaient aussi des exploits. Hertzfeld et son équipe durent s'occuper de la ToolBox du Macintosh, qui contient tous les éléments -menus déroulants, fenêtres, souris, etc...- nécessaires à la programmation sur Mac. Cette ToolBox permettait de fournir des éléments de programmation aux développeurs, et de faire en sorte que toutes les applications du Mac fonctionnent de manière uniforme afin d'en faciliter l'apprentissage. Comme si cela ne suffisait pas, il fallait en plus que la totalité de cette ToolBox tienne sur une puce de 64 Ko... L'équipe d'Hertzfeld réussit à la faire tenir sur deux tiers de cet espace !

En octobre 1983, Steve Jobs organise une parodie de jeu télévisé : le Macintosh Software Dating Game. Il invite plusieurs dirigeants de sociétés programmant des logiciels, parmi lesquels se trouve Bill Gates, PDG de Microsoft. Microsoft s'engage alors à produire des logiciels pour le Macintosh, pensant pouvoir faire mieux que ce qui avait été fait pour le Lisa.

A mesure que le projet touchait au but, l'équipe était de plus en plus convaincue d'avoir participé à un événement historique. Jobs s'arrangea même pour faire graver la signature des 47 principaux participants dans le boîtier en plastique du modèle. Sculley et le comité de direction furent pris de fièvre Macintosh, et se mirent d'accord pour investir 15 millions de dollars dans la promotion et la publicité du nouveau produit. 1,5 million de dollars furent notamment investis pour un spot télévisé diffusé une unique fois lors de la finale du SuperBowl, en 1984, et intitulé tout simplement "1984". Ce spot publicitaire s'inspirait de 1984, le roman de Georges Orwell traitant du totalitarisme. On y voyait des êtres humains réduits à l'état de zombies, crâne rasé et uniforme neutre, regardant un écran de télévision géant affichant le portrait de Big Brother. Soudain surgit une jeune femme athlétique qui brise l'écran de télévision en lançant dessus un marteau, pendant qu'une voix-off déclare «Le 24 janvier, Apple Computer présentera le Macintosh. 1984 ne sera pas "1984"». Le Big Brother de la publicité, c'était bien sûr IBM... Apple se vengeait alors de l'entreprise qui lui avait volé sa première place avec le PC.

Depuis quelques semaines, Apple avait fait signer une clause de discrétion aux journalistes, leur interdisant de divulguer des renseignements sur le Macintosh avant la date fatidique du 24 janvier. La société Regis McKenna, chargée des relations publiques d'Apple savait bien (et espérait) qu'il y aurait des fuites. C'est en effet ce qui arriva, et l'atmosphère d'attente atteignit un tel degré de fébrilité que lorsque finalement le Macintosh fut annoncé, lors de l'assemblée générale des actionnaires d'Apple à San Francisco, les chaînes de télévision américaine ABC, CBS et NBC le mentionnèrent dans leur bulletin d'information du soir !

Le Macintosh méritait bien le tapage qui l'avait accueilli. Les critiques apprécièrent cette machine, merveille de simplicité tant sur la partie logicielle que la partie matérielle. Il possédait moins de composants que le PC, ce qui réduisait le risque de pannes matérielles, et les logiciels qu'il offrait justifiaient à eux seuls l'achat de la machine. De plus, le système était livré avec la machine, ce qui n'était pas le cas du PC d'IBM.

Dans les 6 mois qui suivirent, Apple vendit plus de 100.000 Macs, ce qui dépassait largement les prévisions les plus optimistes de la société.


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